(31) 3281-9605

Meu Carrinho

0 item(ns) - R$0,00
Você ainda não adicionou produtos.

Du réel au fantasme …et le désir

Du réel au fantasme …et le désir

Des années après la fin de sa cure, une patiente revient me voir pour me raconter trois cauchemars. Ces cauchemars surgissent dans un ciel devenu serein, et même heureux ; elle a enfin appris à apprivoiser son corps, comme la cure lui avait permis de s’apprivoiser le langage. Réel (du corps) et symbolique (du langage) étaient donc bien en place depuis la fin de cure ; de plus, elle était ensuite tombée amoureuse (et l’imaginaire pouvait maintenant se nouer aux deux autres). Les deux premiers cauchemars surviennent alors qu’elle dort seule, le troisième alors que l’homme dont elle est amoureuse dort à côté d’elle.

C’est chaque fois une présence menaçante, sombre, effrayante et muette, une présence qu’elle nomme d’un « il » : il est derrière la porte dont « il » tourne lentement la poignée sans l’ouvrir ; ou, pire encore, « il » est assis à côté d’elle sur le lit, dans le noir, masse informe, silencieuse, la faisant suer d’épouvante. Dans le troisième cauchemar, elle décapite « tous » les hommes à la hache et elle les découpe ensuite en morceaux, toujours avec sa belle petite hache brillante.

Ce « il », n’est-ce pas plutôt, lui dis-je, une « Elle » primordiale, une mère primitive, une jouissance à refouler. J’essaie là d’occuper la zone silencieuse et opaque qui sépare le réel (de l’angoisse) et le fantasme (un homme vient, il s’assied…). Mais est-ce fantasme ou hallucination ? Freud écrit dans l’Entwurf : « on ferme les yeux, on hallucine ; on ouvre les yeux, on pense en mots. » L’alternance du rêve (hallucination) et du fantasme (mots) dépendrait-elle d’un battement de paupières, de l’alternance du sommeil et de la veille ? Si l’on se sert des catégories du réel, du symbolique et de l’imaginaire et de leur maniement dans le nœud borroméen, l’on peut voir que le « symboliquement réel », c’est du réel inclus dans le tore retourné du symbolique : l’angoisse. Le « réellement symbolique », c’est du symbolique inclus dans le tore retourné du réel : le mensonge – c’est aussi le symptôme. L’« imaginairement symbolique », c’est du symbolique inclus dans l’imaginaire : la poésie. Enfin, le « symboliquement imaginaire », c’est de l’imaginaire inclus dans le symbolique : la géométrie[1]. Ne pouvons-nous ajouter à cette liste que l’ « imaginairement réel », ce serait les cauchemars, et que le « réellement imaginaire », ce serait les hallucinations ?

Si le cauchemar est imaginairement réel, le réel ainsi imaginarisé est inclus dans l’imaginaire : il s’agit du réel de la proximité d’une mère primitive inclus dans une figure de cauchemar. Mais si le cauchemar est réellement imaginaire, il s’agit de l’imaginaire d’une hallucination inclus dans le réel du regard ; l’on a affaire alors à la jouissance de l’Autre. Car l’angoisse du cauchemar s’éprouve comme jouissance de l’Autre[2]. Ce n’est pas son inexistence qui angoisse, ni ce qui serait sa nostalgie (une nostalgie du maternel perdu), mais au contraire son imminence, l’imminence d’une présence fantastique : «  l’incube ou le succube est le corrélatif du cauchemar : cet être qui pèse de tout son poids de jouissance étrangère sur votre poitrine et qui vous écrase sous sa jouissance » ; cette présence vient interroger le sujet : « c’est aussi un être questionneur qui se déploie dans l’énigme… ». Dans cette sorte d’expérience présubjective d’un signifiant opaque (l’énigme), le sujet apparaît comme « su » par l’Autre réel, sans qu’il sache de quoi est fait ce « su », entre imaginaire et réel. Ce savoir dont il est l’objet peut aussi s’appeler désir.

Il existe un cogito freudien que l’on peut écrire “je désire donc je suis”. Si le « je suis » est celui de la pulsion, il implique le désir en tant que réalisé, il implique ce Wunsch qu’accomplit le rêve en rêvant. Le désir est le point nodal où la pulsation inconsciente se lie à la réalité sexuelle ; dans ce champ du processus primaire, l’impulsion se satisfait essentiellement de l’hallucination. Freud nous l’indique, il y a trois façons pour le désir de se réaliser[3] ; la voie motrice du somnanbulisme, la voie de l’idée délirante qui va, elle, du préconscient au conscient, et la voie « commune » de la confusion hallucinatoire (Amentia) et du rêve, qui va du préconscient à la perception. Ce qui vient par le sensorium doit en effet s’en aller par le motorium [4], mais lorsque le motorium ne marche pas, ça retourne en arrière. La « prétendue régression » de ce retour en arrière vers la perception, peut frayer au désir du rêve (qui s’imposera ainsi à la conscience) une voie vers la perception ; mais si la poussée du désir s’exerce du préconscient vers le conscient plutôt que vers la perception, celui-ci deviendra idée délirante avec pour contenu son accomplissement.

Mettons de côté le motorium du somnanbulisme. Les deux autres voies, l’une de pensée en mots (fantasme) et l’autre d’image visuelle (hallucination), ont pour issue l’une ou l’autre des extrémités du système perception-conscience[5]. La pensée consciente du délire porte en son cœur le désir du délire ; l’hallucination et le rêve, avec leur contenu désirant, investissent la perception. On voit par là le désir investir tour à tour les deux extrémités du système perception-conscience. Considérons donc que ce désir, qui vient du préconscient,  peut s’accomplir, peut se se réaliser à la fois dans sa mise en images (les yeux fermés) et dans sa mise en mots (les yeux ouverts).

En ces deux extrémités, il arrive que désir et pensée se confondent. Certes il arrive que, dans le rêve ou l’hallucination, la conscience régresse à la perception. Mais le « je suis » du cogito freudien dit également que le désir est pensée de la pulsion ; le désir est pensée du « je suis » de la pulsion, il en est la parole, il lui donne la parole. C’est que la pensée de désir, qui est consciente, constitue, dans la perception, l’accomplissement de ce désir. Au niveau du desidero, la perception réalise un désir qui n’est que pensé par le sujet qui désire ; c’est là, dans le champ inconscient soumis au principe de plaisir, que la pulsion se satisfait de l'hallucination.

Ainsi s’accomplit le desidero freudien, qui  n’est qu’un souhait (Wunsch) accompli, un désir réalisé : le contenu d’une pensée rêveuse ou hallucinatoire, préalablement remanié en fantasme de désir,  devient conscient ; mais il lui aura d’abord fallu être perçu, par régression, avant de devenir conscient. Car, le  système P-Cs, perception-conscience fonctionnant en boucle, ce qui est ramené au conscient l'est également à la perception. Si le Wunsch peut se réaliser en P, c’est que le fantasme, qui est l'expression inconsciente de la motion de désir, a été perçu dans le rêve. Et sa perception fait réalisation. Rêve et hallucination sont pour Freud les deux grandes figures du désir accompli, fût-ce celle d’un cauchemar. La régression topique, qui permet d’halluciner le désir, amène le refoulé à la conscience et l’y amène comme accompli. Et l’on croit ce qui s’accomplit.

Une autre modalité du cogito freudien pourrait s’écrire « ou je désire ou je pense ». Là où je désire, je ne pense pas. Ou je désire en P, ou je pense en Cs. Le désir ne retient alors de la pensée que la part de fantasme, qui donne forme articulée (le verbe des Sache) au désir. Le désir disjoint ainsi Cs, le conscient des yeux ouverts, que pourront abolir rêve comme Amentia, et P, la perception qui en éclaire le surgissement. Toute pensée contient un Wunsch ; tout délire, même s’il est défense, a affaire avec le Wunsch non seulement par l'idée sexuelle qu'il repousse, mais par son contenu même, lui aussi sexuel ; représentation comme défense relèvent de l'ordre du sexuel, car la libido freudienne est présence effective comme telle du désir.

Peut-on mettre en continuité l’imaginaire du fantasme et le réel de la perception, à la façon des deux extrémités du système perception-conscience, pour nouer la face obscure du réel à l’imaginaire, c’est-à-dire pour l’imaginer ?  Imaginer le réel, c’est en éclairer l’obscur, en dresser les énigmes… Déjà, Hans avait raconté à Freud que la petite Anna, sa sœur, était venue avec eux auparavant à Gmunden en vacances et que d’ailleurs elle avait toujours été là avec eux. Hans  imagine le réel (presque au sens de le colorier) de cette naissance et de la menace de castration qu’elle fait porter sur lui ; avec la contradiction qui signale la présence simultanée du monde imaginaire et du monde réel, il fait monter Anna à dada sur son cheval redoutable, et dans une même phrase il place les rênes du cheval à la fois dans les mains d’Anna et dans les mains du cocher. Du réel au fantasme… il n’y a qu’un galop.

Entre imaginaire et réel, la jouissance fraye la voie au désir.  Lacan avait figuré en 1977 l’engendrement du réel, prolongé par l’imaginaire, au beau milieu du symbolique[6]. Ainsi pouvait se figurer, dans le « vrai trou[7] » de la JA, ce qui surgit dans la psychose, les voix, les hallucinations, comme étant du « réellement imaginaire », un réel (le réel des voix ou du regard) incluant l’imaginaire délirant. Peut y apparaître aussi le signifiant forclos, rendu réel par son irruption dans le réel, que l’imaginaire permettra de penser ou de percevoir. Parce que ce réel où apparaissent les phénomènes délirants, est tout spécialement suspendu au corps vivant, le psychotique est l’objet de la jouissance de l’Autre qu’il incarne en tant que regardé, écouté, su, par l’Autre.

Les corps, qui font partie du réel, ça rêve et ça fait des cauchemars ; ça fait partie de l’imaginaire et c’est en continuité avec le réel. La fermeture du champ de la jouissance par la continuité imaginaire-réel, I-R, montre qu’il faut passer par le réel pour atteindre l’imaginaire ; elle montre aussi que, pour atteindre le spéculaire dans une cure de psychotique, il faut traverser le réel, celui des hallucinations, celui du symbolique des mots, et celui du transfert.

Or le raboutage de l’imaginaire au réel, proposé par Lacan, vient modifier cet imaginaire ; le corps, le sac de peau qui rêve n’est plus seulement fantasme ou image, il est jouissance. Et le réel une fois prolongé par un imaginaire qui, se distinguant du signifié, peut le figurer (le représenter), le réel perd un peu de son invisibilité, tandis que l’imaginaire qui s’y est rabouté brin à brin n’est plus seulement ce qui permet de penser le corps mais de faire corps. C’est avec cet imaginaire modifié que va travailler l’analyste, modifié par rapport à du pur spéculaire.

L’analyste peut ainsi intervenir réellement sur l’imaginaire de l’hallucination pour l’articuler à l’imaginaire délirant ou pour le réduire au symbolique. Ou bien il peut intervenir par la voie d’une intuition imaginaire afin d’atteindre le réel du cauchemar (la jouissance maternelle) pour le lier à l’imaginaire de la rêveuse et ainsi construire un bout de symbolique. Et par conséquent une possibilité de refoulement.

Distinguer la béance entre réel et imaginaire, comme le propose Lacan en 1978, soit la distance entre réel et fantasme, permet de questionner la guérison de la névrose et la fin de l’analyse. Maintenir béante la brèche ouverte entre réel et imaginaire n’est-ce pas interroger l’écart entre le réel du vivant et la jouissance du corps, « ce foyer brûlant de ce qui est à éviter pour le sujet pensant »[8] ? N’est-ce pas tenter de distinguer le trou imaginaire des orifices corporels, du trou  du réel par où fuit la vie ? N’est-ce pas interroger la distance entre le sujet acéphale de la pulsion, et le corps asexué de la jouissance de l’Autre ? Coller à la chose en tant qu’imaginée, au réel en tant que représenté, ce que nous devons faire dit Lacan, n’est-ce pas une façon de contourner cette Spaltung entre corps et  jouissance, jouissance qui ne s’attrape pourtant que du corps ?  Exclue du sens, point ultime de la pulsion, lieu de l’absence d’un Autre de l’Autre, la jouissance de l’Autre est le seul « vrai trou » dans un réel où « se taille le patron de la coupure » pulsionnelle le long des biais du désir.         

Ne rêvons-nous pas, corps parlants et rêvants que nous sommes, avec l’étoffe dont nous sommes faits ? Mais, après tout, ne rêvons-nous pas l’étoffe même dont nous sommes tissés, puisque ce n’est que dans la coupure qu’un battement de paupières offre au regard, que nous pouvons attraper nos rêves ?

Solal Rabinovitch, juillet 2013

[1] J.Lacan, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, 15 mars 77.

[2] J.Lacan, séminaire L’Angoisse, 12 décembre 62

[3]S.Freud, 1915, "Complément métapsychologique à la théorie du rêve", Métapsychologie, OCP XIII, PUF, p.243-259.

[4] J.Lacan, Séminaire XI, Seuil, p.141.

[5] S.Freud, Lettres àWilhelm Fliess, PUF, lettre 112.

[6] J.Lacan, L’insuccès que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, 8 février 1977.

[7] Ce « faux trou, complété par une droite infinie, c’est l’inhibition dans la pensée à l’endroit du nœud ».

[8] Ibidem, séance du 23 3 66.